Pour lutter contre sa lente descente aux enfers, une ville d'Angleterre a inventé le jardin collectif. Un triomphe à méditer...

Photo d'illustration.
© Chuck Pefley / TIPS / Photononstop
Par
Sophie Bartczak
Une poignée de haricots verts devant le commissariat, deux salades
ramassées dans des plates-bandes du collège, quelques pommes de terre le
long du parking, les oeufs proposés par le voisin et une tarte avec les
pommes cueillies sur le trottoir d'en face. Le repas est prêt !
Surréaliste ? Pas tout à fait. Une ancienne ville industrielle du nord
de l'Angleterre a transformé en trois ans cette folle utopie en réalité, au point d'être presque autosuffisante en alimentation aujourd'hui !
L'expérience de ces "incredible edibles" ou "incroyables comestibles", soutenue par le prince Charles
himself,
essaime rapidement dans tout le Yorkshire et fait déjà des émules aux
quatre coins du monde... Les experts du monde entier, du Chili comme de l'Australie,
se bousculent chaque semaine dans la petite ville pour essayer de
comprendre et d'en prendre de la graine. Comprendre comment de simples
végétaux ont pu induire un tel changement de société en si peu de temps.
On cultive pour la collectivité
L'histoire commence en 2008, à Todmorden, petite ville de 14 000
habitants dans le nord de l'Angleterre. Ancienne ville industrielle, en
pleine crise économique avec son lot de chômage, de précarité et
d'incivilités, Todmorden se vide inexorablement de ses habitants. Trois
mères de famille décident de ne plus se poser en victimes du système,
mais plutôt d'agir et de contre-attaquer. En commençant par regagner la
première des libertés : celle de se nourrir.
Ainsi sont nés les "incroyables comestibles", ces fruits et légumes
cultivés localement par l'ensemble des habitants - ici, chaque citoyen
entretient bénévolement un carré de terre pour la collectivité. Cultiver
en ville, mais où donc ? Partout où c'est possible ! Des parcelles de
jardins aux simples bandes de terre, en passant par des bacs posés sur
les trottoirs, les parkings, les cours des écoles et de l'hôpital,
jusqu'à la caserne des pompiers, les moindres recoins disponibles se
recouvrent soudain de plantations et débordent de généreux produits
frais et disponibles. Avec partout la même pancarte : "Food to share"
("nourriture à partager, servez-vous, c'est gratuit").
Un an après, la ville s'est véritablement transformée en verger et
potager géant à la disposition de tous. Aujourd'hui, plus de 70 sites de
plantation urbains fournissent pommes, fraises, petits pois, cerises,
aromates, fenouil, carottes et oignons... Les habitants se servent et
participent à leur tour en mettant la main à la bêche, en plantant, en
arrosant et en créant de nouvelles cultures. Le pari pour l'autonomie
complète est presque gagné puisque, fin 2011, la ville couvrait déjà
plus de 80 % de ses besoins en alimentation. Car on trouve aussi des
animaux, comme des poules, élevés par les habitants et dans certaines
écoles. En intégrant les enfants au coeur du dispositif - chaque école a
sa plantation -, les organisateurs ont souhaité les transformer en
apprentis jardiniers et les font ainsi participer à l'approvisionnement
des cantines.
Une expérience qui a recréé du lien social
Si les experts se bousculent dans cette petite ville, c'est
qu'au-delà d'assurer la sécurité alimentaire, le mouvement génère des
conséquences vertueuses insoupçonnées. Alors qu'avec la gratuité des
fruits et des légumes, on aurait pu craindre des pillages, saccages ou
autres abus, c'est tout le contraire qui s'est produit : le tissu social
s'est reformé, les relations humaines se sont améliorées et la
criminalité diminue d'année en année !
En se réappropriant la nourriture, les gens retrouvent du sens et du
lien, se reconnectent à la nature et découvrent un nouvel art de vivre.
De la méfiance et du cloisonnement on est passé à l'ouverture et au
partage. L'autonomie alimentaire entraîne aussi des changements dans
l'économie locale (moins de chômage notamment), l'apprentissage des
enfants et la gestion de l'énergie (moins de dépenses pour amener les
denrées dans la ville). Éducation, économie et collectivité sont
considérées comme les trois piliers interdépendants du programme. C'est
en activant ces trois paramètres que l'autonomie est retrouvée.
Autrefois désertée, Todmorden accueille aujourd'hui des familles qui
reviennent s'installer. À quand la France ? Quelques initiatives commencent à fleurir en Alsace, en Auvergne ou encore dans les Vosges... À suivre.